Santé Publique France avec Tabac Info Service diffuse pour le Mois Sans Tabac un flyer qui dit aux femmes enceintes fumeuses : qu’il n’est « pas si difficile » d’arrêter de fumer ; qu’il est « préférable » d’arrêter complètement de fumer ; qu’il est « déconseillé » de vapoter.
Femmes enceintes fumeuses : on parle de quoi ?
D’après Santé Publique France (voir ici), 30 % des femmes enceintes sont fumeuses. Parmi elles, plus d’une sur deux (55 %) ne parvient pas à quitter la cigarette pendant sa grossesse. Sur la base d’environ 950 000 maternités par an en France, il y a donc plus de 150 000 femmes qui continuent à fumer pendant leur grossesse, s’exposant à des risques supplémentaires liés au tabagisme, et exposant également leurs 150 000 enfants.
Faute de réussir à arrêter de fumer, 300 000 individus, femmes et enfants, sont exposées chaque année aux méfaits avérés du tabagisme et qui s’amplifient du fait de la grossesse, ce qui les rend encore plus vulnérables, à savoir environ deux fois plus de risques de complications obstétricales, pour certaines délétères (qui tuent) : faible poids à la naissance, risque de fausse couche, naissances prématurées, enfant malade ou affaiblit, mort subite du nourrisson, etc.
La difficulté d’arrêter de fumer pour les femmes enceintes est reconnue.
Premièrement, chez elles, le métabolisme de la nicotine est modifié, ce qui entraine une sensation de manque supérieur, c’est donc encore plus difficile de se priver de nicotine pendant une grossesse, donc de fumer car c’est en la fumant que son effet est le plus « efficace » (shoot).
Deuxièmement, les femmes enceintes qui fument sont soumises à une pression sociale très forte, notamment de l’entourage. La culpabilisation altère l’estime de soi, fragilise et provoque du stress. Certaines femmes fument « en cachette ». Tout cela conduit encore aujourd’hui des gynécologues à leur recommander de « continuer à fumer quelques cigarettes pour éviter de stresser le bébé ». Autrement dit, ne pas arrêter de fumer !
En résumé :
- arrêter de fumer pendant une grossesse est encore plus difficile qu’en temps normal
- Fumer enceinte expose la femme à des dangers du tabagisme supplémentaires liés à son état qui la rend plus vulnérable
- elle s’expose, et expose aussi son enfant à deux fois plus de risques de complications obstétricales
- ces dangers qui amplifient les risques que comporte tout grossesse sont immédiats
- pour une femme enceinte qui fume : arrêter est une urgence sanitaire
- 150 000 femmes et 150 000 enfants sont exposés chaque année à une augmentation considérable des risques qu’induit toute grossesse
La France est une très mauvaise élève. 16,2 % des femmes enceintes fument pendant leur grossesse contre 9,1 % au Royaume-Uni. Comme sur la prévalence tabagique en général, et dans toutes les classes d’âge, notre pays affiche là aussi, des « scores » bien au-dessus de la plupart des pays occidentaux.
Aider les femmes enceintes fumeuses est un enjeu de santé publique prioritaire dans la lutte contre le tabagisme car elles sont encore plus vulnérables, encore plus en danger et encore plus en difficulté pour arrêter de fumer. Et n’oublions pas, une maternité, c’est deux personnes qui sont concernées, une femme et un enfant (voire plusieurs pour les grossesses multiples…)
Quand Santé Publique France réalise un document qui s’adresse aux femmes enceintes fumeuses pour le Mois Sans Tabac, c’est positif, c’est salutaire.
Vapotage et grossesse : que savons-nous ?
Plusieurs études ont été conduites pour comparer l’état de santé des femmes et de leurs enfants selon leur statut tabagique : fumeuses, vapoteuses, non fumeuses / non vapoteuse. Sur tous les examens, il n’y aucune différence significative entre les femmes qui vapotent et celles qui ne fument pas. Rien au niveau des enfants non plus. Par contre, tous les méfaits connus du tabagisme ont bien été vérifiés à nouveau chez les femmes qui fumaient.
Il y a deux ans déjà, l’association SOVAPE a publié un document majeur, très complet et très détaillé, sur l’état des connaissance jusqu’à 2020, le lien vers ce document « Grossesse et vapotage » se trouve un peu plus bas dans l’article. En résumé, face aux dangers immédiats et amplifiés du tabagisme, en situation de grossesse, vapoter est largement préférable et ne présente aucun danger identifié. Déjà à l’époque, l’association SOVAPE alertait les pouvoirs publics et s’adressait aux sociétés savantes pour qu’elles prennent en compte ces études.
Depuis cette publication, il y a eu de nouvelles études. Une très récente a montré que l’efficacité du vapotage pour arrêter de fumer chez les femmes enceintes semble équivalente à ce qu’on sait déjà en population générale, à savoir deux fois plus de réussites qu’avec les substituts nicotiniques (voir ici – en anglais : Electronic cigarettes versus nicotine patches for smoking cessation in pregnancy: a randomized controlled trial). Le vapotage pourrait donc être un outil très efficace, y compris pour aider les femmes enceintes qui fument à arrêter.
Il y a aussi des études qui aboutissent à des conclusions négatives. Par exemple, celle-ci a tenté de faire le buzz : Adverse Birth Outcomes Associated With Prepregnancy and Prenatal Electronic Cigarette Use. Mais elle est tellement faible scientifiquement que même les anti-vape les plus virulents n’ont pas réussi à lui donner de l’écho, on ne la retrouve pas non plus dans les recommandations qui déconseillent le vapotage aux femmes enceintes. Entre autres « biais », l’un des plus flagrants est que les scientifiques n’étudiaient les sujets que sur le troisième trimestre de grossesse, sans avoir vérifié si les femmes, qui vapotaient alors, n’avaient pas fumé durant les deux premiers trimestres. Rappelons ici que les dommages du tabagisme sont d’autant plus importants quand on est en début de grossesse. C’est pour ça qu’il est très fortement recommandé d’arrêter de fumer avant d’être enceinte. Si la maternité n’est pas inattendue, s’y astreindre dès que le projet se dessine évite aussi les méfaits du tabagisme sur la fertilité.
En résumé :
- il y a peu d’études sur le vapotage et la grossesse, mais il y en a ;
- aucune de ces études (réalisées sur toute la durée de la grossesse) n’identifie de complications obstétricales plus fréquentes chez les femmes qui vapotent par rapport à celles qui ne vapotent pas et ne fument pas ;
- dans le cadre de ces études, les méfaits avérés du tabagisme sont bien confirmés ;
- fumer pendant la grossesse est beaucoup plus dangereux que si on ne fume pas, même si on vapote ;
- le vapotage semble tout aussi efficace pour arrêter de fumer chez les femmes enceintes qu’en population générale.
Pas de doute, au stade où nous en sommes des connaissances, entre vapoter ou fumer pendant la grossesse, la différence sur la prise de risque est abyssale face aux méfaits avérés, amplifiés et immédiats du tabagisme. Et, y compris chez les femmes enceintes, le vapotage augmente les chances de réussir à arrêter de fumer.
Proscrire le vapotage pour les femmes enceintes fumeuses est contraire à la définition la plus basique du principe de précaution, à savoir écarter en priorité le danger avéré et immédiat, en l’occurrence le tabagisme.
Mois Sans Tabac : le flyer qui s’adresse aux femmes enceintes fumeuses
Il est utile de rappeler la mission de Santé Publique France, telle que l’agence l’exprime, ici sur son site Internet ; Notre mission : améliorer et protéger la santé des populations. Cette mission s’articule autour de trois axes majeurs : anticiper, comprendre et agir. Répétons. Anticiper. Comprendre. Agir.
À l’occasion du Mois Sans Tabac, Tabac Info Service diffuse donc un flyer à l’intention des femmes enceintes fumeuses. Excellente initiative. Mais compte-tenu de tout ce qui vient d’être exposé précédemment et au regard de la « mission » de Santé Publique France, le contenu de ce flyer questionne abondamment :
Il est écrit dans ce flyer destiné aux femmes enceintes fumeuses : il est déconseillé de vapoter pendant la grossesse.
Aucune ambiguïté, Santé Publique France proscrit le vapotage pour les femmes enceintes qui fument. Face aux dangers avérés, amplifiés et immédiats du tabagisme pendant une grossesse, Santé Publique France déconseille de s’adonner à une pratique qui peut aider à arrêter de fumer et pour laquelle aucun danger n’est identifié. Dont acte.
Il est écrit dans ce flyer destiné aux femmes enceintes fumeuses : Il est préférable d’arrêter complètement de fumer quand on est enceinte.
Est-ce que le mot « préférable » a autant de poids et d’intransigeance que le mot « déconseiller » ? Est-ce que si Santé Publique France avait écrit, il est « préférable » de ne pas vapoter pendant la grossesse, ça serait perçu comme aussi exigeant et radical que « déconseillé » ? En tout cas pour Santé Publique France, le fait est : il est déconseillé de vapoter et préférable d’arrêter complètement de fumer. Dont acte.
Enfin, il est écrit dans ce flyer destiné aux femmes enceintes fumeuses : Et, contrairement aux idées reçues, même enceinte, il est tout à fait possible d’arrêter de fumer sans trop de difficultés, ni de stress.
Santé Publique France estime donc que les connaissances scientifiques et médicales qui établissent clairement la difficulté supérieure pour les femmes enceintes d’arrêter de fumer à cause de leur métabolisme vis-à-vis de la nicotine, ne sont que des idées reçues. Au-delà de l’assertion que constitue ce « message », convenons qu’il ne pourra que renforcer la culpabilisation et la pression sociale sur les femmes enceintes qui ne parviennent pas à arrêter de fumer (puisque c’est si facile…).
En Angleterre, on offre des cigarettes électroniques aux femmes enceintes
L’information est parue il y a quelques jours. À Londres, un conseil municipal a décidé d’offrir tout le nécessaire de vapotage aux femmes enceintes. Son objectif est double, la santé bien sûr, en les outillant pour écarter les risques du tabagisme, mais aussi pour lutter contre la pauvreté, parce que fumer coûte très cher. Pragmatique.
Que dire ? Les anglais, qui ont déjà presque 3 fois moins de fumeurs que chez nous, sont-ils fous ?