Au milieu de la foule, on me tend une pancarte où l’on peut lire : « La mangue n’a jamais tué personne », ce qui me fait rigoler parce que je suis allergique aux mangues. Donc oui, une mangue me tuerait.

Malgré les thèmes fruités, je n’assiste pas ce matin à un rassemblement contre la fermeture d’une usine de production de jus de fruits. Ce sont plutôt près de 200 membres et supporters de la Coalition des droits des vapoteurs du Québec et de l’Association québécoise des vapoteries réunis pour protester contre l’abolition des saveurs dans les liquides de vapotage.
Le ministre de la santé du Québec, Christian Dubé, est attendu à l’hôtel pour une conférence où les organisateurs espèrent faire entendre leur voix. Selon eux, en plus d’être infantilisant et un possible enjeu de santé publique, bannir les saveurs signerait la mise à mort de l’industrie du vapotage.
« ÇA SERAIT DE TUER L’INDUSTRIE »
Les manifestants arrivent peu à peu, formant un mélange très hétéroclite. Puis vient un camion publicitaire sollicité pour diffuser les différents messages de la Coalition des droits des vapoteurs du Québec et de l’Association québécoise des vapoteries. Clairement, c’est un enjeu qui parvient à fédérer. Je me rends aussi compte que malgré le fait qu’ils viennent tous de régions, voire de provinces différentes, beaucoup de manifestants semblent se connaître.
Je demande aux deux personnes à côté de moi si la communauté des vapoteurs est tissée très serrée. Elles me confirment que oui, mais surtout que beaucoup d’entre eux sont employés ou propriétaires de vapoteries. « Ça fait déjà un moment que ce débat-là existe. En 2020, c’était le fédéral qui voulait bannir les saveurs, mais la décision est finalement revenue aux provinces, m’explique l’employée d’un vape shop de la rue Sainte-Catherine. Il y a déjà pas mal de restrictions : le taux de nicotine maximal est passé de 50 à 20 mg, les appellations ont dû être changées pour que ça ne fasse pas trop “bonbon” pour les enfants. Par exemple, il faut appeler ça “ananas-coco”, plutôt que piña colada. »
Les deux employés abondent dans le même sens : avec entre 75 % et 95 % des ventes d’un magasin spécialisé découlant des saveurs, les bannir serait de tuer l’industrie. « Tout le monde que tu vois ici n’aurait plus de job. C’est de retourner les gens directement dans les bras des cigarettiers. »
UNE FAUSSE SOLUTION
Tous les manifestants avec qui j’ai pu parlé sont unanimes quant au message derrière leur cause : la vapoteuse n’est pas une solution miracle, mais c’est une alternative moins nocive que la cigarette. La forte majorité d’entre eux sont d’anciens fumeurs, qui considèrent que « vapoter a sauvé [leur] vie ».
Je me rapproche d’un trio de dames plus âgées, grelottant dans le froid avec leurs pancartes, vapoteuse à la main. Toutes mères et anciennes fumeuses, elles soutiennent que la volonté d’un jeune qui souhaite vraiment faire quelque chose, même si cela contrevient aux règles, est inébranlable.
« On trouvait toujours un moyen de voler des cigarettes aux parents, de l’alcool ou autre. Si un jeune veut boire, fumer, prendre de la drogue, il trouvera toujours un moyen. Je préfère qu’un enfant vapote que fume une cigarette. »
« TOUT LE MONDE QUE TU VOIS ICI N’AURAIT PLUS DE JOB. C’EST DE RETOURNER LES GENS DIRECTEMENT DANS LES BRAS DES CIGARETTIERS. »
Entre les nuages de vapeur aux saveurs bleuet, punch aux fruits et autres vanille française, les manifestants scandent : « Combustion + goudron = recette de con pour tes poumons! La vape est la solution! » Ou encore : « On veut des tartelettes, pas des cigarettes! » Un porte-parole de l’Association des vapoteries québécoises donne un speech généré par ChatGPT sous prétexte que « l’intelligence artificielle la plus puissante au monde » serait impartiale. « C’est pas moi qui le dit, c’est ChatGPT! », lance-t-il entre deux arguments dans son discours.
Et si la cause peut sembler farfelue pour les passants amusés, pour la CDVQ, c’est un enjeu double. Premièrement, l’interdiction des saveurs dans les liquides de vapotage signifierait une perte d’emploi pour beaucoup des gens rassemblés, mais, selon la porte-parole de la Coalition, il s’agirait également d’un enjeu de santé publique.
« Les gens qui sont le plus pénalisés dans tout ça, ce sont les consommateurs, estime Valérie Gallant. Ce que prône le gouvernement, c’est la prohibition totale. Les propositions qu’on avait déjà faites incluent de vendre les produits de vapotage uniquement dans des boutiques spécialisées, plutôt que dans des dépanneurs et stations-service. Un peu comme pour la SAQ et la SQDC, si on met les produits dans des boutiques où l’accès lui-même est interdit à des moins de 18 ans, on règle une partie du problème. »
